Chers/es collègues, chers/es amis/es,
Vincent Geisser, chercheur au CNRS, vient d'être
convoqué devant une commission de discipline dans son institution. L'un
des motifs de cette convocation est le manquement à l'obligation de réserve
qui s'impose aux fonctionnaires.
En tant que chercheurs, universitaires et intellectuels,
nous n'avons évidemment pas à nous soumettre à une telle
obligation. Cette entrave à notre liberté de pensée et
d'expression pourrait être lourde de conséquences.
Vincent Geisser va passer en commission le 29
juin. Je le connais par ses travaux et par notre fréquentation, ensemble,
des mêmes colloques. Ses collègues de laboratoire le soutiennent
et ont fait une motion pour le faire savoir. Moi, en tant qu'enseignante-chercheur,
je me sens directement touchée.
L'annulation de ce conseil de discipline ferait
jurisprudence en la matière.
J'ai réuni quelques collègues
autour de moi et préparé un texte, pour le faire circuler, le
faire signer par le plus grand nombre et le faire publier dans un quotidien.
Vous trouverez ci-après ce texte, lettre ouverte à Valérie Pécresse.
D'ores et déjà, le comité de lancement d'un Collectif pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle des chercheurs et enseignants-chercheurs de la fonction publique s'est constitué et les signatures ont commencé d'affluer.
Vous trouverez ci-après la liste de ces premiers signataires.
Je joins également à ce mail, en document attaché au format Word, l'historique de l'affaire.
Si vous voulez nous rejoindre et signer cet
appel, il vous suffit de vous rendre sur la page suivante :
http://petition.liberteintellectuelle.net/
Je vous précise enfin que deux articles ont déjà paru sur cette affaire sur le net: http://immigration.blogs.liberation.fr/coroller/2009/06/trop-islamophile-un-chercheur-sanctionn%C3%A9.html (article de Catherine Coroller sur Liberation.fr) et http://www.rue89.com/2009/06/08/un-chercheur-menace-de-sanctions-bronca-au-cnrs (article de Chloé Leprince sur Rue89). Nous attendons un article dans Mediapart et la publication de notre appel dans un quotidien.
En outre, Olivier Roy vient de me faire parvenir un témoignage crucial pour comprendre cette affaire (vous le trouverez ci-après derrière la lettre à Mme Pécresse).
Je vous remercie par avance de votre attention
et vous salue cordialement.
Esther Benbassa
LETTRE OUVERTE A MME VALÉRIE PÉCRESSE, MINISTRE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR ET DE LA RECHERCHE
L'influence des savants et des intellectuels est certes quelque peu en déclin dans notre nouveau modèle de société. Chercheurs, universitaires et intellectuels n'en continuent pas moins de creuser leur sillon, faisant fi du bruit et de la fureur extérieurs. Ce qui ne signifie pas qu'ils vivent dans des bulles hors du monde. Au contraire, ils sont plus investis que jamais dans la mission qui est la leur : contribuer avec d'autres à apporter à leurs concitoyens cet élément de pensée critique indispensable à la préservation de la démocratie. Grâce aux réseaux qu'ils tissent par la circulation de leur pensée et de leur parole, au-delà des préjugés, des mythes ou des frayeurs en vogue et de leur instrumentalisation, ils n'ont de cesse d'agir au nom de la liberté et de l'impartialité, quelles que puissent être par ailleurs leurs éventuelles appartenances religieuses ou affinités politiques. Nos sociétés, trop souvent soumises aux diktats des médias et de l'internet, ont besoin de cette parole libre, au seul service des principes de la démocratie, évoluant sans entraves et produisant du savoir, de la connaissance et de la réflexion. Il se trouve que dans notre pays la majorité des intellectuels appartient à la fonction publique, ce qui ne signifie pas qu'ils soient de quelque façon inféodés à des institutions ou au pouvoir politique, même s'il existe certes parmi eux des intellectuels organiques. Si la liberté est nécessaire pour penser et écrire, il va de soi que l'obligation de réserve qui s'applique en général à certaines catégories de fonctionnaires ne peut aucunement s'appliquer à leur cas, sauf à n'attendre d'eux que la reproduction d'une doctrine officielle et stérile. Aujourd'hui, la convocation devant une commission disciplinaire, de notre collègue Vincent Geisser, chercheur au CNRS, accusé de n'avoir pas respecté cette " obligation ", constitue un signe supplémentaire et particulièrement alarmant de l'idée que les institutions de notre pays semblent désormais se faire de notre rôle. Devrons-nous donc soumettre nos articles, nos livres, nos prises de position publiques à l'approbation de leur censure, alors qu'aucune consigne ne devrait émaner d'elles si ce n'est celle de la rigueur intellectuelle et de la créativité qui accompagne toute recherche ? Quels compromis honteux devrons-nous accepter pour échapper à l'humiliation d'un conseil de discipline ? La France, pays des droits de l'homme et de la liberté d'expression, est-elle en train de perdre son âme ? Comment continuer à faire notre travail, à assumer pleinement notre vocation, sous la menace constante de la sanction ? Que sommes-nous ? De simples courroies de transmission des idées qui ont l'agrément de nos dirigeants et des institutions qui nous emploient, ou des hommes et des femmes autonomes exerçant leur métier librement, en toute responsabilité, en toute honnêteté, et au service d'une recherche, d'une pensée et d'un savoir libres de tout carcan idéologique, n'ayant d'autre limite que la considération du bien commun ? L'obligation de réserve ne peut en aucun cas valoir pour les intellectuels, y compris lorsqu'ils sont fonctionnaires. Les y soumettre revient purement et simplement à les faire disparaître comme intellectuels, c'est ruiner la liberté dont ils ont besoin pour continuer leur uvre salutaire, indispensable à la vie normale d'un pays politiquement sain, et qui a besoin d'eux pour son équilibre. Ce qui arrive à notre collègue Vincent Geisser, qui a le malheur de travailler sur l'islam, sujet brûlant s'il en est, est d'une extrême gravité et interpelle tous les citoyens de ce pays. Le traitement indigne auquel il est soumis est une honte pour la profession et pour la France.
AFFAIRE GEISSER - COMMUNIQUE D'OLIVIER ROY
« Je tiens à apporter mon témoignage personnel sur lattitude du haut fonctionnaire de défense, car il ne sagit pas dun conflit personnel entre lui et Vincent Geisser, mais bien dune attaque systématique envers les chercheurs qui refusent les clichés sur lislam. En 2007-2008, jai reçu un mail signé du haut fonctionnaire de défense me reprochant de mieux traiter lislam que le christianisme. Estimant que cette personne navait pas à faire état de ses fonctions en exprimant ses opinions personnelles à lencontre dun fonctionnaire sur qui il pouvait avoir autorité, et en accord avec mon directeur de laboratoire, jai ignoré ce message et je lai mis en spam. Il apparaît maintenant quil sagissait dune sorte de provocation et je regrette davoir traité cette affaire simplement par le mépris.
Olivier Roy
Directeur de recherche au CNRS »
COLLECTIF POUR LA SAUVEGARDE DE LA LIBERTÉ INTELLECTUELLE DES CHERCHEURS ET ENSEIGNANTS-CHERCHEURS DE LA FONCTION PUBLIQUE
COMITÉ DE LANCEMENT
1. Ghislaine ALLEAUME, directrice de recherches au CNRS, directrice de l'IREMAM
2. Jean-Christophe ATTIAS, directeur d'études à l'Ecole pratique
des hautes études
3. Etienne BALIBAR, professeur émérite à l'Université
de Paris 10 Nanterre
4. Nicolas BANCEL, professeur à l'Université de Strasbourg, détaché
à l'Université de Lausanne
5. Jean BAUBEROT, Professeur émérite de la chaire Histoire et
sociologie de la laïcité à l'Ecole pratique des hautes études
6. Esther BENBASSA, directrice d'études à l'Ecole pratique des
hautes études
7. Daniel BENSAÏD, professeur de philosophie à l'Université
de Paris 8
8. Pascal BONIFACE, géopolitologue, Université de Paris 8
9. Marie-Françoise COUREL, directrice d'études à l'Ecole
pratique des hautes études, présidente honoraire de l'EPHE, ancienne
directrice scientifique du département SHS du CNRS
10. Denis CROUZET, professeur à l'Université Paris-Sorbonne (Paris
4)
11. Alain DE LIBERA, professeur d'histoire de la philosophie médiévale
à l'Université de Genève, directeur d'études à
l'Ecole pratique des hautes études
12. Christine DELPHY, directrice de recherche émérite au CNRS
13. Éric FASSIN, enseignant-chercheur à l'École Normale
Supérieure
14. Nacira GUENIF, sociologue, maître de conférences à l'Université
Paris Nord
15. Edgar MORIN, directeur de recherche émérite au CNRS
16. Laurent MUCCHIELLI, directeur de recherche au CNRS
17. Denis PESCHANSKI, directeur de recherche au CNRS, ancien directeur adjoint
du département SHS du CNRS
18. Roshdi RASHED, directeur de recherche émérite au CNRS, professeur
honoraire à l'Université de Tokyo
19. Olivier ROY, directeur de recherche au CNRS
20. Vincent TIBERJ, chercheur au Centre d'Etudes Européennes de Sciences
Po et maître de conférence à Sciences Po
21. Tzvetan TODOROV, directeur de recherche honoraire au CNRS
22. Jérôme VALLUY, enseignant-chercheur, science politique, Université
Panthéon-Sorbonne (Paris 1, CRPS, TERRA)
PREMIERS SIGNATAIRES
23. Frédéric ABECASSIS, maître de conférences
en histoire contemporaine, Université de Lyon, École normale supérieure
Lettres et Sciences humaines, En délégation au Centre Jacques
Berque pour les Etudes en Sciences humaines et sociales, Rabat
24. Amin ALLAL, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC), Tunis
25. Maria AMARA, doctorante en sciences politiques à l'IEP d'Aix en Provence
26. Françoise ASSO, écrivain, maître de conférences
de littérature française à l'Université de Lille
3, membre du collectif "UNIvers.Cité"
27. Francis BAILLEAU, sociologue, directeur de recherche au CNRS
28. Hélène BELLOSTA, directeur de recherche honoraire, CNRS
29. Maïté BOUYSSY, maître de conférences (HDR) en histoire
contemporaine à l'Université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne
30. Noëlle BURGI, chercheure CNRS
31. Hélène CLAUDOT-HAWAD, directrice de recherche au CNRS
32. Albano CORDEIRO, retraité, CNRS
33. Michèle CREMOUX, Toulouse
34. Catherine CURRAN VIGIER, maître de conférences d'anglais, Université
de Rouen
35. Laurence DE COCK, professeur agrégée d'histoire, formatrice
à l'IUFM de Versailles
36. François DESPLANQUES, maître assistant retraité de l'Université
de Nice Sophia Antipolis
37. Fabrice DHUME, sociologue, chercheur à l'ISCRA
38. Maryse ESTERLE HEDIBEL, enseignante-chercheure à l'IUFM Nord Pas
de Calais, Université d'Artois, chercheure CESDIP
39. Colin FALCONER, formateur d'anglais à la retraite, actuellement intervenant
à l'université de Paris 3 (Département de la Formation
Continue)
40. Vincent FOUCHER, CR1 CNRS - Centre d'étude d'Afrique noire
41. Yvan GASTAUT, maître de conférences en histoire contemporaine
à l'Université de Nice
42. Charles GIRARD, allocataire-moniteur en philosophie, Université Paris
1 Panthéon Sorbonne
43. Denis GRIL, professeur à l'Université de Provence, rattaché
à l'IREMAM
44. Jean-François HAVARD, maître de conférences en science
politique,
Université de Haute Alsace - Mulhouse
45. Béatrice HIBOU, directrice de recherche au CNRS, CERI-SciencesPo
46. Christine HUGUET, maître de conférences en littérature
anglaise à l'Université Charles-de-Gaulle Lille 3
47. Florence HULAK, ATER en philosophie à l'Université Paris 1
48. Moritz HUNSMANN, doctorant en Recherches Comparatives sur le Développement,
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris, Albert-Ludwigs-Universität
Freiburg, Allemagne
49. Rada IVEKOVIC, professeure des universités, Université de
Saint-Étienne & Collège international de philosophie, Paris
50. Stéphanie LATTE ABDALLAH, chercheur à l'IREMAM
51. Sylvain LAURENS, maître de conférences en sociologie à
l'Université de Limoges
52. Christian LE BART, professeur de science politique, IEP de Rennes
53. Jean-François BAYART , DR1 au CNRS (SciencesPo-CERI)
54. Liêm-Khê LUGUERN, professeur d'histoire-géographie, doctorante
EHESS-IRIS
55. Sami MAHBOULI, doctorant, Université Montpellier 1, CEPEL
56. Antoine MATH, chercheur à l'Institut de Recherches Economiques et
Sociales (IRES)
57. Gilbert MEYNIER, professeur émérite à l'Université
de Nancy 2
58. Soulé NGAIDE, Cimade
59. Olivier NOËL, sociologue, ISCRA-INED
60. Alexandre PIETTRE, doctorant "sociologie du pouvoir" - CSPRP,
Université de Paris 7, Ater science politique - DCS, Université
de Nantes
61. Gildas RENOU, Université Rennes-1
62. Alain RUSCIO, chercheur indépendant
63. Jean SALEM, philosophe, professeur à l'Université Paris 1
(Panthéon-Sorbonne)
64. Pierre SALY, maître de conférences honoraire en histoire contemporaine
à l'Université de Paris 1
65. Aude SIGNOLES, maitre de conférences en science politique, Université
de Galatasaray, ?stanbul (Turquie)
66. Patrick SIMON, directeur de recherche à l'INED
67. Bahram SOLTANI, Maître de conférences, directeur de recherche,
Université de Paris 1 Sorbonne
68. Éric SORIANO, chercheur au CSU-CNRS (Paris 8) et à CRISES
(Montpellier 3), maître de conférences en science politique, Université
Paul Valéry
69. Sylvie THENAULT, chargée de recherche, CNRS (Centre d'histoire sociale
du XXe siècle, UMR 80 58)
70. Claire VISIER, maître de conférences en science politique,
Faculté de droit et de science politique, Université Rennes 1,
membre du CRAPE.