" Attention obus! "

par Elisabeth Dongarra

" Attention obus! "

L’obus s’abat devant la tranchée allemande, la terre est soulevée et le sol est ébranlé. La terre se déverse dans la tranchée.

" En avant! En avant! "

Les Allemands sortent de leur tranchée avec beaucoup de mal, ils titubent, trébuchent sur des talus de terre. Karl est parmi eux, il n’entend rien, ne comprend rien, les balles sifflent, ses camarade s’écroulent, essayent de se raccrocher à ceux qui tiennent encore debout. Karl se demande par quel miracle il est arrivé aussi près de la tranchée française sans avoir été touché ou avoir reçu un obus sur la tête. Il n’est plus qu’à 20 mètres et peu nombreux sont ses camarades à ses côtés. Un obus explose à moins de 5 mètres de lui, il est projeté en avant et un éclat d’obus vient se loger dans sa cuisse. C’est arrivé. Karl crie de douleur mais il est presque soulagé de n’être pas arrivé à sa destination, il aurait été tué sans aucun doute. Son lieutenant avait envoyé le régiment entier à l’assaut dans un dernier espoir désespéré de prendre la tranché adverse. Un vrai suicide.

Karl rampe vers le trou tout frais de l’obus ; installé le mieux qu’il peut, il se met à prier, il prie pour rester en vie, pour qu’aucun obus ne prenne la même trajectoire que celui-ci et pour que la nuit tombe vite. Il regarde sa jambe, un bout de ferraille est enfoncé dedans, il prend son écharpe, serre les dents, arrache l’éclat et fait vite un garrot autour de sa cuisse. Pour l’instant, cela ira. Pourvu que les copains arrivent vite, se dit-il.

Le soleil commence à baisser, toujours pas de secours, autour de lui des Allemands et des Français qui crient à l’aide et appellent leur mère. Karl commence à avoir très soif, il appelle aussi.

Plus tard il comprend qu’ils ne viendront plus, ils sont partis. Depuis quelque temps, ils perdaient du terrain et les assauts désespérés étaient de plus en plus fréquents. Lui espérait qu’il allait enfin pouvoir arrêter cette guerre infernale qui n’avait, pour lui, plus de sens.

Soudain, il a une idée. Il y avait un cadavre français près de son abri, il rampe près de lui, l’agrippe et le tire tant bien que mal dans son trou. Malgré le froid il se déshabille et change de vêtements avec le corps sans vie. Il regarde ses papiers et découvre son nouveau nom : Maurice Pelou. Puis il réussit à dormir. Au matin, les Français sortent de leur tranchée comme l’avait prévu Karl. Ils vont tout d’abord vérifier que la tranchée d’en face est vide puis ils s’occupent des blessés. Karl par chance parle Français puisqu’il a grandi à la frontière, sans ça il aurait été fichu. Des brancardiers arrivent vers lui.

" Vous allez bien? Ou êtes-vous blessé?

- Euh...à...à la jambe. "

Quelques minutes plus tard il est prêt pour être rapatrié directement dans un hôpital. Karl s’évanouit, il avait perdu beaucoup de sang et que d’émotions !

Le lendemain matin, après un long sommeil, il se réveille, à ses cotés, une infirmière le panse. Sa vision est floue, mais quelques instants plu tard, elle se rétabli et il remarque à quel point son infirmière est séduisante. Il émet un petit gémissement sans le vouloir et la jeune femme le regarde. Leur deux regards s’accrochent et tous deux ont du mal à se détacher l’un de l’autre. Après un silence embarrassant, l’infirmière dit avec un sourire radieux :

" Bonjour monsieur Pelou, comment vous sentez vous aujourd’hui?"

Karl balbutia, il avait un instant oublié la guerre et toutes les horreurs qui l’accompagnent, jusqu’à son nouveau nom. De plus la beauté de la jeune femme n’arrangeait pas la clarté de ses réflexions. Finalement, avec quelques difficultés, il réussit à dire :

" Euh...oui...oui, ça va beaucoup mieux. " Tout en parlant il se rendit compte à quel point sa gorge était sèche. " Juste un peu soif.

- Oh, mais oui bien sûr, je vous apporte ça tout de suite. "

Karl, alias Maurice Pelou, était à l’hôpital depuis un mois, temps suffisant pour que la passion des jeunes gens s’épanouisse. L’infirmière s’appelait Clémence Rivier, issue d’une bonne famille, elle étudiait la médecine et faisait dans cet hôpital du bénévolat. Ils avaient ensemble de longues conversations enflammées où ils faisaient des projets fabuleux d’avenir, quand la guerre serait terminée.

Clémence avait une amie, une autre infirmière, mais non bénévole, Louise. Clémence et elle se connaissaient depuis peu mais étaient vite devenues amies et confidentes. Elles se disaient tout et la romance de Clémence avec Karl alias Maurice ne faisait pas exception.

Louise, elle, avait perdue son mari deux ans plus tôt, au front. Depuis sa peur et haine des Allemands étaient profondément ancrées en elle. De plus, le malheur dans lequel la mort de son mari l’avait plongée avait rendu son coeur dur et une jalousie pour les gens heureux était petit à petit née. Et donc malgré son amitié pour Clémence, Louise ne pouvait s’empêcher d’être jalouse de son idylle avec Karl.

Ce dernier était heureux mais un énorme poids pesait sur lui, il se sentait coupable de ne pas avouer sa réelle identité à sa bien aimée. Elle lui posait souvent des questions sur son passé, lui répondait qu’il n’en était pas fier et le sujet était clos.

Cependant, un jour il ne tint plus et lui avoua tout. Clémence était bouleversée, elle s’en alla et pleura longtemps. Karl, qui pensait l’avoir perdue pour toujours, pleura lui aussi.

Mais Clémence avait un grand coeur et l’esprit ouvert, peu de temps après elle lui dit qu’elle l’aimait comme il était et le fait qu’il se soit battu d’un côté ou de l’autre de ces horribles tranchées n’avait aucune importance. Et donc leur couple était le plus heureux et Karl guérissait de jour en jour.

Clémence avait une confiance naïve envers Louise et bien sûr elle lui révéla le secret de Karl. Louise fut d’abord horrifiée, dégoûtée et aussi apeurée, mais bientôt, un malin plaisir l’envahit et une idée malveillante germa dans son esprit. En surface rien de tout cela n’apparaissait et elle joua la protectrice de leur secret et de leur amour.

Le lendemain, alors que Karl faisait ses premiers pas depuis sa blessure avec sa charmante infirmière, trois officiers firent irruption dans la chambre.

" Monsieur Karl Wegel? " A ces mots, le sang des amants se glaça. Karl avait été découvert, mais comment? Sa couverture était parfaite! Il se reprit et tenta sa chance:

" Excusez moi, mes bons messieurs, mais vous devrez faire erreur, personne ici ne porte ce nom, voyez-vous je m’appelle Maurice Pelou.

- Plus maintenant monsieur, nous vous avons démasqué. "

Clémence retint ses larmes et s’obligea à sourire:

" Monsieur, je suis l’infirmière de K... de monsieur Pelou ", sa voix tremblait, " et il est absolument impossible que vous l’emmeniez, il est blessé et ne peut être déplacé...

- Désolé Mademoiselle, mais nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser un ennemi en liberté. Nous l’emmenons. " dit-il d’un ton sec.

Clémence sut qu’il n’y avait plus d’espoir et éclata en sanglots. Karl la prit dans ses bras, l’embrassa et lui murmura à l’oreille:

" Ne t’inquiète pas mon amour, la guerre est bientôt finie, nous serons à nouveau réunis. "

Clémence resta seule avec son chagrin dans la chambre vide où elle avait été si heureuse un quart d’heure avant.

Louise avait assisté à la scène cachée derrière un rideau avec un sentiment de soulagement et de plaisir. Lorsque Clémence se retrouva seule, Louise alla tranquillement la consoler.

Il y aura toujours ceux qui ont peur et rejettent l’Autre alors que d’autres essayent de comprendre pour accepter et même aimer. L’amour est un allié de la tolérance, la peur et l’incompréhension, elles, peuvent entraîner l’intolérance, la haine, le racisme.