Rafik ça veut dire l’homme parfait en arabe…

par Karim Ziady

Rafik ça veut dire l’homme parfait en arabe… non je plaisante, je ne connais pas la signification de mon prénom, d’ailleurs pour tout vous dire je ne parle même pas arabe, je n’ai aucune véritable identité car en France je suis considéré comme un " immigré " et en Algérie, la patrie de mes ancêtres, je ne suis qu’un " beur " qui fait honte à son pays. Mon père est venu en France au milieu des années soixante-dix et s’est très facilement adapté. Ma mère, je pense qu’elle n’aimera jamais la France, elle n’avait que dix-neuf ans lorsqu’elle est arrivée en France et doit avoir l’impression d’avoir été arrachée à son pays adoré.

Dieu merci ! Après moi il n’y a eu qu’un seul enfant, un frère, il s’appelle Kader. Kader, il n’est pas comme les autres. Kader lorsqu’il a du temps libre, il fait des mathématiques ou il lit des livres, il a toujours aimé l’école, c’était une sorte de refuge pour lui. Kader, il n’avait pas de copains car tous les autres le considéraient comme un handicapé…handicapé chez nous ça veut dire qu’on ne joue pas au foot, qu’on n’est pas un vrai garçon quoi! Je le défendais corps et âme face aux autres mais je dois bien admettre que lui et moi on ne s’est jamais vraiment parlé gentiment, un an seulement nous séparait et des tensions éclataient fréquemment.

Tout a commencé lorsque nous sommes arrivés en primaire, Kader est entré directement en CE1 car il savait parfaitement lire et écrire, moi je faisais partie des mauvais élèves, je ne redoublais pas mais je sentais que ma scolarité ne se passait pas très bien.

Les années défilaient, je suis entré au collège, avec Kader ça se passait de plus en plus mal. Kader, à l’inverse de moi, croyait énormément en Dieu, Dieu c’est un " mec " on ne sait même pas où il habite, ah si pardon dans le ciel ; d’ailleurs, une de mes grandes déceptions, c’est lorsque j’ai pris l’avion, et que je ne l’ai pas vu…

Moi, pour ma part, j’ai toujours eu un gros problème avec la religion, j’ai toujours eu tendance (je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut) à dire haut et fort mon avis sur tout, un jour par exemple j’ai dit à mon père : " Papa ! Dieu on l’a tellement prié, quand est-ce qu’il va faire quelque chose pour nous? " ou encore : " Le ramadan c’est débile, on se prive de manger le jour pour se gaver le soir, on ferait mieux de donner à manger à ceux qui en ont besoin tout au long de l’année ".

Ma plus grande tristesse c’était de ne pas pouvoir fêter Noël comme tout le monde, mais l’argent nous faisait défaut alors je ne sais pas si j’aurais été heureux de faire Noël sans cadeau.

Souvent mes camarades me demandaient : " T’es de quelle origine ? " et je répondais " Je suis originaire d’Aubervilliers et vous ? ". Pourtant, je suis fier de mes origines et fier de mon père qui est venu travailler dans ce pays si gris où personne ne l’attendait. Fier d’appartenir à une communauté qui s’est battue pour son indépendance, mais dois-je oublier que mon pays c’est aussi la France ? Moi, je suis algérien et français, c’est une difficulté mais aussi une chance, pourtant à quinze ans, je ne voyais pas où était la chance, bien au contraire celle-ci avait l’air de vouloir m’éviter en permanence.

Mon adolescence fut une longue période jonchée d’aventures malheureuses. En effet, comme beaucoup d’enfants de mon milieu, le " droit chemin " je ne connaissais pas. Tout ce qui m’intéressait c’était la rue, le foot, les copains avec qui on avait notre propre dialecte que personne ne comprenait à part nous (tout en sachant, pour notre défense, que nous ne comprenions pas le langage des adultes et encore moins celui des hommes politiques que nous observions de temps en temps à la télévision), les scooters qu’on ne pouvait pas se payer. Tout ce que je connaissais de la vie c’était ma cité, les flics, le collège, bref rien qui fasse rêver un adolescent morose. Il faut dire que rien ne pouvait me redonner espoir car je voyais bien ce qu’allait devenir ma vie. Nul à l’école, c’était sûr, on allait me trouver un BEP électrotechnique qui ne servirait à rien et qui allait me mener tout droit à l’ANPE. Malgré tout, je ne faisais pas plus d’efforts pour progresser dans ma scolarité, il faut bien dire que dans mon collège rien ne nous poussait à nous " élever " dans la société. Les professeurs semblaient désespérés de nous avoir comme élèves et rares étaient les enfants qui étaient brillants.

Sauf mon frère (la honte !) une espèce d’alien handicapé de la vie des cités qui semblait grandir sans être influencé par le microcosme environnant.

Par miracle, peut-être à cause de la réputation de mon frère ou des supplications de mon père, je passe en Seconde. Au lycée, ma vie change, là je découvre avec stupéfaction la mixité sociale et la mixité tout cours… je découvre des filles sympathiques, jolies pour la plupart, pas tout le temps en survêtement et à qui je peux parler. C’est ainsi que je rencontre Inès. Que vous dire de plus, Inès est parfaite, elle me plaît quoi! Mais il y a un hic. Inès est israélite, bref elle est juive en fait. A cette époque, un juif, pour moi, c’est surtout un ennemi de la Palestine. Un peu stupide me direz-vous mais comme pour tous les Arabes, les Palestiniens sont mes frères et je m’imagine souvent lançant des pierres sur l’ennemi sioniste qui essaye tant bien que mal de détruire ma maison. Des juifs y’en a pas dans ma cité, je ne les connais pas. Inès elle est comme moi, elle est née en France mais ses parents sont nés au Maroc. En discutant avec elle, je m’aperçois que nous avons plein d’habitudes et des coutumes en commun. Inès aussi ça la gonfle les réunions de famille, les mariages, les " youyou " que les femmes vocifèrent lors de ces rassemblements, bref tout ce côté méditerranéen un peu clinquant. On discute un peu religion, elle aussi elle s’en fiche, elle n’y croit pas… elle est faite pour moi. On se dit pourquoi tant de haine alors que nous nous ressemblons tant ? Inès me raconte qu’il y a très longtemps, au Maghreb, les juifs et les musulmans vivaient dans la paix et la prospérité. On rêve ensemble d’un monde meilleur et surtout d’une vie à deux. Pourtant, je ne présente pas Inès à mes parents, j’ai trop peur. Inès, quant à elle, parle de moi aux siens, ils veulent bien m’accueillir mais lorsqu’ils comprennent que je ne suis pas simplement un ami, c’est le rejet complet. Inès est très triste mais je vois bien qu’elle ne se bat pas. Nous sommes lâches tous les deux et moi le premier car je n’ai pas eu l’audace de la présenter à ma famille. Notre amour s’arrête là mais grâce à cette relation, mon esprit s’est ouvert au monde…

Pendant ce temps là, Kader continue son petit bonhomme de chemin et étudie en classe préparatoire. J’obtiens mon bac de justesse et personne ne se soucie de moi car au même moment Kader est admis à la plus prestigieuse école de commerce française.

Moi, je me promène un an en faculté de droit ce qui me donne le temps de réfléchir à mon avenir. Finalement, même enfant je n’ai pas été un grand voyou. Mes parents, même s’ils étaient quelque fois un peu perdus, étaient des parents responsables et sévères. Beaucoup de mes copains n’ont pas eu cette chance. Mon père à moi, il a toujours travaillé ; il était très croyant, il n’a jamais bu une seule goutte d’alcool et pensait que la famille était la chose la plus importante au monde. A présent je vois la vie et la société sous un nouveau jour.

Lorsque je rentre chez moi le soir après la fac, je vois tous ces gosses de plus en plus jeunes plongeant allègrement dans le puits de l’économie souterraine. Les éducateurs de rue que j’avais connus moi-même n’arrivaient plus à communiquer avec les bandes de " racailles " comme le dit si bien notre cher ministre adoré. Contre toute attente, moi, le beur des banlieues, j’avais trouvé ma vocation : je voulais devenir policier. Etrange me direz-vous? Et pourquoi pas ! Pour moi cette profession était noble, elle permettait de réparer les injustices et de maintenir l’ordre, " un peu cliché " n’est-ce pas ? Pourtant, grâce à mon côté preux chevalier, j’obtins mon concours d’entrée à l’école de police, je me retrouvai rapidement à goûter le sirop de la rue et celui du quotidien de nos amis de la basse cour.

Mon frère, quant à lui, était sorti brillamment de son école et recherchait en vain un emploi stable. Je le voyais peu, sauf durant les rares fêtes de famille auxquelles j’assistais. Nous n’avions plus grand-chose à nous dire, il vivait dans un monde cruel de compétition qui n’était pas le mien. J’avais souvent l’impression qu’il me méprisait. J’ai appris un jour par ma mère que Kader se rendait chaque jour à la mosquée du coin.

Par ailleurs, il vivait de plus en plus isolé, coupé du monde, et ma mère pensait qu’il avait arrêté de chercher du travail. J’ai su plus tard qu’il avait envoyé des centaines, et je dis bien, des centaines de CV et qu’il n’avait pas réussi à décrocher un seul entretien d’embauche. Je crois qu’il était en train de ressentir pour la première fois de sa vie le racisme, la discrimination. Son côté bon élève l’en avait toujours préservé. C’était totalement injuste : pourquoi jugeait-on son nom plutôt que ses compétences ? Je n’ai rien vu, je n’ai pas pu l’aider et maintenant il est trop tard…

De mon côté, ma vie de beur policier n’était pas tous les jours facile. Chez les flics il y a vraiment des gros " beaufs ", mais, bizarrement, dès que vous faites vos preuves, ces mêmes " beaufs " deviennent vos potes (ils ne vous donneraient pas leurs filles pour autant). En bref, je me sentais quelques fois insulté mais pas plus que dans la vie normale; cependant, on me donnait la chance de montrer ce que je valais. En revanche, mon frère, lui, n’a jamais pu montrer ses qualités à ses collègues de travail.

Un jour, en effet, mon frère a disparu, ma mère m’a dit qu’il était parti en Syrie pour apprendre l’arabe classique. Mes parents n’ont pas voulu comprendre tout de suite que leur fils, par désespoir, était devenu désespérément pratiquant, souffrant de solitude et ignoré de tous, il avait progressivement trouvé un autre refuge, qui était la mosquée, il était devenu un toxicomane de l’islam, au point d’effacer de sa mémoire tous ses proches.

Voilà cinq ans que nous n’avons pas eu des ses nouvelles, nous sommes en 2003 et la guerre en Irak fait rage. Je pense à lui chaque jour qui passe. Je parle de lui à mes enfants, à ma femme qui malheureusement ne l’ont pas connu.

Je leur dis comme il était intelligent et brillant, je leur dis parce que je n’ai pas pu le dire à mon frère. Je l’admirais profondément et j’étais fier de lui. Je leur dis aussi comme il faut se méfier de l’influence des autres.

Je me dis que même si je n’ai jamais été un bon élève, j’ai eu la chance toutefois d’avoir d’assumer simplement ma différence. Ma crainte aujourd’hui, c’est de retrouver mon frère derrière les barreaux ou d’apprendre qu’il est mort en " martyr " pour sa cause extrémiste. Je m’en veux terriblement de ne pas l’avoir épaulé lorsqu’il en a eu besoin, je n’ai pas rempli mon devoir. J’en veux à la société qui privilégie les élites, qui exclut les enfants comme moi, les enfants comme mon frère, brillant mais fils d’immigré ! " Tous les hommes naissent égaux mais d’autres moins que les autres " disait le grand Coluche. Mon frère, lui, avait l’intelligence mais son réseau de connaissances, son cercle " d’amis " ne lui étaient d’aucun secours.

Naître en banlieue, c’est un tatouage indélébile !

Vous avez sûrement du entendre des histoires semblables à celle-ci, mais peut-être n’avez-vous pas été suffisamment sensible à la souffrance des jeunes issus de ces ghettos que la France rejette. Il faut que vous sachiez que ce rejet a de lourdes conséquences, parfois dramatiques. La seule offre qu’ont ces nouvelles générations, c’est l’offre religieuse qui propose une alternative au crime. Nos dirigeants doivent prendre des mesures rapides pour pouvoir apporter d’autres solutions à ces enfants. Si le respect de la loi est important, il faut néanmoins réfléchir à des projets à long terme. Seule la prévention pourra un jour régler cette situation, mais cette prévention coûte très cher et ce n’est peut-être pas la priorité de nos dirigeants. Je suis aujourd’hui un " petit français d’origine arabe ". Je vis bien dans cette société au sein de laquelle j’ai ma place, et je pense que je ne suis pas devenu flic par hasard.

Moi qui m’en suis sorti, moi qui ai gravi les échelons un à un, moi qui ai réussi à prendre l’escalier lorsque l’ascenseur social était en panne, je me dis que mes enfants aideront ce pays à devenir une grande nation cosmopolite au sein de laquelle toutes les communautés seront respectées.

Suis-je un grand naïf ?