Marie et Khadidja

par Kagny Doucouré

Dans la cour les élèves s’apostrophaient, bavardaient joyeusement. Les vacances étaient terminées ; le cœur un peu serré il avait bien fallu se résoudre à reprendre le chemin du lycée. Assise sur un banc, Marie, elle, observait les groupes se former, s’élargir puis se disloquer à l’arrivée de nouveaux venus. Une seule idée atténuait sa tristesse. Khadija devait arriver d’une minute à l’autre, avec son port de princesse et son sourire ravageur. Pourtant, l’appel des élèves terminé, Marie dut se rendre à l’évidence : Khadija n’était pas là.

Elle décida de se rendre en cours malgré tout. Elle contacterait Khadidja plus tard. Pourtant, devant ses feuilles, Marie n’arrivait pas à se concentrer au point que le prof dut la rappeler à l’ordre à plusieurs reprises. C’était le premier jour et il s’agissait pour lui de prendre la classe bien en main… D’imposer son style. A la fin de la séance, ce dernier la retint pour connaître les raisons de son attitude.

Perdue dans ses songes, elle n’avait strictement rien écouté et pour un jour de rentrée, cela augurait mal du futur. Alors, un peu intimidée, elle lui parla de l’absence inexpliquée de sa meilleure amie. Elle était d’autant plus inquiète que dans sa dernière lettre, Khadidja confirmait son arrivée en France pour la fin août ; elle lui écrivait aussi son bonheur à l’idée de se retrouver pour un shopping entre copines. Ah !!! les parties d’essayages sans fin dans les boutiques de Paris !

L’enseignant l’écoutait, l’air étonné. L’établissement ne venait-il pas de recevoir une lettre des parents de la jeune fille, informant de son retour définitif au Maroc ? Mais non, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter… Khadidja terminerait sa scolarité de l’autre côté de la Méditerranée selon lui. Marie n’en croyait pas un mot.

Rentrée à la maison, elle attendit fébrilement sa mère, qui comme d’habitude tardait. Dans le salon les petits frères eux se disputaient pour une histoire de bonbons ; la télé couvrait à peine leurs cris. Enfin, Marie vit paraître sa mère, le visage fatigué et les bras chargés de commissions. Les petits frères continuaient de s’étriper. Marie hésita quelques instants. Seule sa mère pouvait comprendre… Après quelques explications, elle la supplia de l’accompagner chez les parents de son amie.

Avec un sourire poli et distant le père expliqua que leur fille allait continuer ses études au Maroc. Ils n’aimaient pas l’éducation française dans laquelle, selon eux, les enfants avaient tous les droits et les parents aucun. Marie écoutait hébétée, sans rien dire.

L’argument avancé était vraiment trop simple. Pourtant elle sentit que toute discussion était vaine. Elle se risqua toutefois à demander si Khadidja pouvait lui faire signe lors d’un de ses passages à Paris.

Non. C’était inutile. Il n’était pas prévu qu’elle revienne de sitôt. La mère, qui jusque là était restée en retrait, les raccompagna en silence. Au pied de la tour, cependant, elle embrassa Marie et lui conseilla d’oublier sa fille. C’était la rentrée ; il n’était pas trop tard pour se faire de nouvelles amies. Marie se sentait trahie. Elle ne comprenait pas et les questions assaillaient son esprit tourmenté. " Comment a-t-elle pu me faire ça ? Pourquoi ne m’appelle-t-elle pas ? On ne se cachait rien. Elle avait toute ma confiance et je lui disais tout. ". Mais une seule réponse s’imposait. Khadidja lui avait caché les projets de sa famille, et l’avait trahie. Un point c’est tout.

L’année scolaire s’étirait sans fin et Marie partageait son temps entre les livres et le petit écran. A la maison les petits grandissaient. Mais pas en sagesse. Un jour, alors qu’elle regardait un reportage à la télévision sur " les mariages arrangés ", Marie comprit soudain que Khadidja ne reviendrait plus jamais en France. Elle ne finirait pas, non plus, ses études. Elle était certainement déjà mariée, attendant un enfant peut-être. Leur amitié, en fait, n’avait jamais cessé, restait intacte. Khadidja n’avait jamais trahi, mais l’avait été par sa propre famille soucieuse de respecter une tradition dans laquelle les jeunes femmes n’ont pas le droit à la parole.

Dix ans ont passé. Les années insouciantes de lycée ne sont déjà plus que souvenir. Marie est secrétaire de direction dans un grand groupe industriel français. Elle a épousé il y a trois ans un jeune ingénieur d’origine chinoise, Hao, dont elle a eu deux petites filles. Marie mène l’existence heureuse d’une jeune femme active, comblée par la vie. Mais elle n’a pas oublié.

D’ailleurs, elle consacre une partie de son temps libre aux autres, à des jeunes femmes qui ont refusé d’être mariées de force.